Le témoignage d'Emma (Alsace)

Dernière mise à jour faite le 17 mars 2004


Mes premiers souvenirs de différences par rapport aux autres datent de l'âge de 5 ou 6 ans. Des amis de mes parents restaient chez nous, avec leurs deux enfants de l'âge de ma sur et moi. Le week-end, nous nous levions très tôt le matin afin de jouer ensemble. Nous avions un carton de vêtements pour jouer, et j'adorais me mettre en tenue de fille. Je mettais une culotte de fille, tirais dessus pour cacher mon sexe et montrais aux filles que 'devant', j'étais comme elles.

Vers quatorze ans, mes sentiments d'être différent se sont accentués. J'avais horreur des premiers poils qui poussaient, et les rasais systématiquement. Je savais je voulais être comme les autres filles, et c'est a cet âge-là que j'ai commencé a me rendre compte de ma transsexualité. J'ai acheté des sous-vêtements féminins, et lors de l'absence de mes parents, je m'habillais et me maquillais en secret. Dans mes rêves, j'étais toujours une fille, et parfois avec un garçon...

Je suis assez proche de mes parents, qui ont fait tout ce qu'ils ont pu afin que je sois un fils 'modèle'. Je n'ai jamais manqué d'amour, ni d'occasions de faire tout ce que je voulais. Cependant, j'ai tout gardé secret, car j'avais honte, et je n'avais personne avec qui je pouvais en parler. À l'age de 18 ans, mes parents ont découvert mes vêtements de fille, et nous avons traversé une période très difficile. J'ai expliqué à mes parents que je me suis toujours sentie fille, je voulais vivre telle quelle, et passer par l'opération. Ils ont eu énormément de mal a me comprendre, et ils ont surtout expliqué tous les problèmes d'exclusion de la société que j'allais rencontrer si je 'choisissais' ce chemin-là. Par la suite, ils m'ont emmenée chez des médecins 'spécialisés' dans le but de m'aider.

Ces médecins n'ont pas voulu comprendre quoi que ce soit, et faisaient tout pour m'arrêter là en me disant que c'était du travestisme. Il faut dire que les services médicaux anglais manquent terriblement d'argent, et font tout pour ignorer les 'maladies' qui coûtent cher et qui sont mal comprises.

Mes appels au secours sont donc tombés dans des oreilles sourdes. Vers cet âge-là, j'ai eu mes premiers relations sexuelles, toujours avec des hommes plus âgés, et toujours en tant que femme.

Je suis arrivée en France, dans une petite ville provinciale, à l'âge de 23 ans. Sans connaître grand monde, je ne me gênais pas pour m'habiller en fille en-dehors du travail. Je ne savais pas comment exprimer ce que je ressentais, mon désir de vivre en tant que femme, et j'ai fait énormément de rencontres en fille, avec toutes sortes de personnes - des hommes politiques, un écrivain, des couples... et d'autres personnes comme moi. J'ai fini par passer beaucoup de week-ends 'fous' sur Paris, avec des amies trans', dont une qui travaillait au Bois... Cela m'a apporté beaucoup d'expérience, mais aucun bonheur sur le long terme - j'étais toujours aussi perdue, et sans soutien, et à 26 ans, j'ai commencé un traitement hormonal avec des piqûres refilées par une copine trans'.

Par la suite, j'ai rencontré ma future femme. C'était vraiment le coup de foudre - je n'avais presque aucune expérience avec des filles. Le premier soir, je lui ai expliqué ma transidentité. Je pense que pour elle, c'était quelque chose de totalement innconu, et à un moment donné elle pensait même que j'étais une fille biologique. Petit à petit, elle s'est rendu compte de mes difficultés immenses au quotidien. Elle voulait vraiment m'aider, me débarrasser de mon secret qui pourrissait ma vie. À sa demande, je suis allée voir un médecin généraliste, qui m'a envoyée chez un sexologue et un psychiatre. Ça n'allait pas trop dans le sens que souhaitait mon amie, car les médecins ont vite compris mes soucis. J'étais envoyée chez l'équipe de Bordeaux, et après deux ans de suivi, on m'a prescrit un traitement hormonal, et j'ai programmé mon premier rendez-vous chez le chirurgien.

Peu de temps après, j'ai déménagé en Alsace pour un nouvel emploi. Apres quatre ans ensemble, j'allais enfin vivre avec mon amour. J'avais tout mis de mon côté pour être heureuse, mais en même temps j'étais totalement perdue. D'un côté, j'avais tout fait pour suivre mon cur, de l'autre j'avais tout fait pour essayer de résoudre ce que je ressentais si fort dans moi - et les deux ne pouvaient pas coexister. C'était un choix impossible, donc j'ai essayé de faire les deux. Nous nous sommes mariées, et malgré mon traitement hormonal, nous avons eu un enfant. Quelque part, j'étais très naïve, ou plutôt je n'arrivais pas faire face a la réalité des choses, puisque je me suis lancée dans une vie de famille que je ne savais (et ne sais toujours) pas assumer en ce qui concerne mon physique.

À ce jour, j'ai un mal fou à supporter quoi que ce soit de masculin dans mon physique. Je me sens toujours à 100 % femme et je suis plutôt attirée par les hommes. Je continue à poursuivre le traitement hormonal et mon corps s'est bien féminisé, ce qui me soulage dans l'intimité. Cependant, je ne vois toujours pas mon chemin pour trouver une harmonie entre mon âme et mon physique en ce qui concerne ma vie quotidienne publique. Je travaille toujours en garçon, ce qui est extrêmement pénible, mais je ne vois pas comment faire autrement.

Psychologiquement, ma double identité m'use en permanence, et me pourrit complètement la vie. Je suis très très proche de ma femme, et j'adore mon enfant. Ma femme est complètement au courant de ma situation, me comprend et m'aime très fort, mais elle ne voit pas du tout de solution non plus. Bien qu'elle supporte toutes les modifications de mon corps jusque-là (elle n'avait pas trop le choix), elle ne supportera pas de vivre avec moi si je me mets à vivre 24h/24 tant que femme - ce serait trop compliqué pour elle et je la comprends. Souvent je pense que s'il y avait une solution, je l'aurais déjà trouvée...